Battlefield

" Un trésor de l’humanité … un peu plus dévoilé "
A 91 ans, Peter Brook, le célèbre maître anglais du théâtre, nous a accordé un long entretien sur sa dernière pièce « Battlefield » d’après le « Mahabharata », une mise en scène d’une beauté renversante…

On dit que pour être compris de tous, il faut qu’une œuvre puisse être comprise par un enfant. Le Mahabharata s’adresse-t-il aux enfants ou uniquement à l’enfant intérieur qui est en chaque adulte ?

Les deux à la fois : chacun a un enfant en lui mais il ne s’agit jamais au théâtre d’être simpliste ou puéril. Nous gardons en nous quelque chose qui remonte en effet à un état infiniment plus pur… Le Mahabharata a été conçu en Inde, il y a des siècles et des siècles, comme une histoire racontée à un jeune homme qui un jour doit devenir un prince et après un roi. Pour préparer l’enfant, il faut qu’il apprenne peu à peu tous les aspects du monde, le meilleur et le pire chez l’être humain, social, religieux, spirituel, politique, financier … Tout ce qui n’est pas dans le Mahabarata n'existe nulle part.

 

2000 ans après, certes le Mahabharata continue d’imprégner la vie quotidienne des Indiens. Mais croyez-vous que les Français, les occidentaux puissent être en résonnance avec une telle œuvre ?

Quand on a fait le Mahabharata en France pour la première fois, personne ne connaissait le mot en dehors de l’Inde, mais nous avons senti que nous avions la responsabilité de donner, d’ouvrir au monde quelque chose qui n’appartenait pas uniquement aux Indiens. Comme la Bible, le Mahabharata fait partie de notre héritage humain, c’est pour ça qu’on l’a mis en scène… devant un public Français puis international qui a été immédiatement touché… On pourrait continuer à le jouer pendant une vingtaine d’années si les pauvres acteurs pouvaient tenir le coup. Parce qu'à travers cette chose qui vient de si loin [silence], il s’agit de nous !

 

Le Mahabharata développe à travers le mythe l’alternance des grands cycles de construction et de destruction de l’humanité. Croyez-vous vraiment que nous soyons entrés dans l’âge de « Kali Yuga » ?

Oui, nous entrons dans l’âge de Kali Yuga et ce n’est pas que mon opinion. Il faut être fou pour nier une telle réalité. C’est comme une grande roue devant nous … Quand la roue tourne,  ça monte, ça monte, … C’est le premier âge, c’est l’âge d’or. Quand la roue ne tourne plus mais plane en haut, c’est l’âge d’argent. Et puis, ça recommence à tourner, ça descend, ça descend …  Et c’est le 3ème Yuga, l’âge de plomb. Aujourd’hui, on est dans Kali Yuga. Ou on est pessimiste, on baisse les bras et c’est criminel, ou on veut changer le destin de l’humanité et c’est la vanité au-delà de l’absurde.  Dans notre milieu, comme je le fais ou comme vous le faites en écrivant, nous faisons ce que nous pouvons.

 

Dans votre mise en scène, il y a de la ferveur hindoue, de la sorcellerie africaine, de la tragédie grecque... Finalement, tous ces horizons ont-ils une même origine … Sommes-nous tous frères ?

A la base, nous sommes tous frères, bien sûr ! C’est pour ça que depuis que j’ai commencé à travailler d’une manière discrète, sans en tirer profit, sans faire de polémiques, j’ai toujours été à 100 % profondément contre le racisme,  parce que je trouvais cela d’une folie incompréhensible.  Je ne peux pas ressentir quand je vois une personne d’une autre couleur que moi, d’une autre culture que moi, le moindre sentiment de différence humaine.

 

Dès le début de l’humanité, l’être humain a besoin de comprendre d’où il vient. Le Mahabharata donne son interprétation des origines de l’humanité. Selon vous, au commencement était quoi ?

Il n’y a que des suggestions. Le plus grand des scientifiques espère un jour, c’est aussi une espèce d’illusion,  que la science va nous donner la réponse à tout. Il faut aller au-delà des mots, mais disons que dans toutes les traditions, il y a le vide absolue et dans le vide se produit, en Français « le verbe ». Dans la culture africaine, c’est encore mieux, ont dit que dans l’immense silence, la première libération est le son. Les scientifiques n’ont pas le même vocabulaire, à la place de dire « au début, il y avait le verbe », ils disent « il y avait le big-bang » [silence]. Mais, c’est la même chose !

 

Vous dites que le Mahabharata est un trésor qui appartient  à l’humanité, vous le mettez à un niveau proche l’œuvre de Shakespeare ? Pouvez-vous nous expliquer ce qu’elles ont en commun ?

Ce qui n’est pas dedans n’existe pas; cette idée de totalité, on la retrouve dans le Mahabharata comme dans Shakespeare … L’exemple le plus fragrant est le mot « Etre »,  on ne peut pas avoir un mot plus simple. Je suis tous les jours « to be » ... Si on prend ce mot à un niveau très ordinaire, ça veut dire en gros est-ce que je vais mourir dans l’instant qui vient ou pas ? Mais si on réfléchit à ce que représente le mot « Etre » chez l’être humain, avec tous ses niveaux qui dépassent le temps, les cultures, on arrive  exactement au cœur du Mahabharata.

 

Les situations de guerres actuelles font écho au Mahabharata, des luttes terribles à l’intérieur d’une famille, de la famille humaine. Combien de temps cela peut durer encore ?

Tout ce qu’on peut dire c’est que la fin du monde est possible à tout moment. Il suffit qu’un fou déclenche quelque part la guerre nucléaire et que quelqu’un d’autre réponde avec des armes nucléaires, on peut ainsi tout détruire. Mais avec toutes les forces en jeux, ça pourrait être dans un autre siècle ou s’inscrire dans cet immense mouvement de la roue qui tourne et qui couvre des siècles et des siècles. Il faudra  peut-être plusieurs siècles, avant qu’on arrive à la fin complète de notre planète.

 

Sur le « battlefield », après la guerre, ce qui compte c’est la responsabilité des vainqueurs qui doivent installer la paix, « la victoire, c’est une défaite … ». Quels conseils donneriez-vous à ceux qui doivent reconstruire le monde ?

C’est une très bonne question que vous devez tout de suite poser à Donald Trump. Il a gagné la guerre, il a dû utiliser les armes les plus farouches pour y arriver et aujourd’hui, il est devant cette question …  Ce n’est pas la fin de la bataille, au contraire c’est maintenant que commence l’immense responsabilité d’assumer les conséquences. Alors, c’est à lui qu’il faut poser la question …

 

Dans notre espace intérieur, on est encombré, vous dites « je suis encombré, c’est normal ». N’est-ce pas le sens de toute une vie que de se battre contre soi-même pour se désencombrer ?

Absolument !

 

On vous qualifie de « maître anglais du théâtre » mais aussi de plus en plus de « maître zen » parce que vous épurez  et concentrez de plus en plus votre théâtre… Ca vous inspire quoi ?

Le mot zen n’a ni image, ni définition, c’est une ouverture, c’est toute la beauté du mot zen. Le zen c’est pour arriver au non zen, la disparition de tout ce qu’on peut coller sur le mot zen. C’est arriver tout simplement à cet espace vraiment vide … Il y a des années, j’ai écrit un tout petit livre Entre deux silences . J’ai écrit qu’il existait deux silences : le silence qui ne vaut rien du tout et qui est la mort, c’est le silence de plomb, et puis il y a le silence dont on parle tout le long de ce qu’on vient de dire, c’est un silence vibrant… Le vide silencieux d’où sort le verbe est un silence incroyablement vivant.

 

Ordo ab chaos, comment reliez-vous ces deux termes, est-ce inscrit à ce point dans les lois de la nature et même de la nature humaine ?

C’est merveilleux de voir qu’on peut tout exprimer avec deux mots. Il y a le mot chaos, un mot magnifique qui secoue toutes les images, c’est un état que l’on peut reconnaître à chaque instant,  entre nous, sur la totalité de la planète. Et puis on sent qu’il y a un besoin profond chez l’être humain de reconnaître ce que l’on appelle l’ordre... Mais il existe aussi un ordre négatif, c’est le fascisme … Les deux font partie de la nature, notre existence est continuellement de reconnaître que nous sommes tirés simultanément entre ces différentes directions.

 

Après votre premier séjour en Inde, vous avez été subjugués par une expression artistique le Kathakali : l’art d’extraire de chaque détail une part signifiante du tout … Alors pourquoi un texte aussi complexe que le Mahabharata pour arriver à ce type de conclusion ?

[Rires] C’est comme demandé à quelqu’un pourquoi il a traversé l’Atlantique avec un voilier ? Quand il arrive, c’est tellement simple,  il est accueilli, il a droit au pot d'arrivée, il se détend. Il aurait pu faire ça en se levant le matin, il n'avait pas besoin de faire tout ça. La question hélas est une grande question mais c’est une fausse question.

 

Quels sont vos liens avec Odyssud et la région toulousaine ?

On a joué à Toulouse plusieurs fois dans le passé, je l’ai visité, j’y ai des amis, il y a de de très bonnes associations … Je sais qu’une fois, j’ai attrapé une laryngite, mais j’ai été merveilleusement bien traité par un médecin … Quand j’entends le mot Toulouse, j’ai tout simplement une réaction immédiate d’affection. Hélas, je dois à cause de mon âge que vous connaissez mesurer mes voyages. J’ai ma partenaire, Marie-Hélène Estienne, avec qui je collabore depuis tant d’années qui se rend sur nos spectacles ... Alors, aujourd’hui, je ne peux pas dire si je viendrai à Blagnac, mais j’espère bien que oui. Alors, on termine sur le mot oui plutôt que sur le mot non !

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