entretien avec j.-m ribes

Dans une note très personnelle, Jean-Michel Ribes écrit à propos des trois dadaiste qui sont au centre de Par delà les Marronniers : « Je les ai rencontrés dans la fraîcheur de mai 68, au fond d’une librairie, attiré par les titres de deux petits ouvrages, Lettres de guerre de Jacques Vaché et J’étais cigare d’Arthur Cravan. Le lendemain, guidé par une étoile soucieuse de ne pas laisser isolé le troisième larron si proche de deux premiers, je découvrais Jacques Rigaut à travers L’Anthologie de l’humour noir d’André Breton … Je pénètre par effraction dans leurs œuvres, aussi brèves que leur vie, me mêle à eux, je les rêve, les écris. Une première ébauche de Par-delà les marronniers est créé au Festival du Marais au printemps  1972, reprise ensuite au nouvel Espace Pierre Cardin, puis à Rome et enfin au Mexique.

Comment vous est revenue cette envie de ressusciter «  ces trois cadavres exquis, vivants et lumineux » ?

Quand mes amis de Charlie Hebdo ont été massacrés,  je me suis dit que c’étaient des enfants, des enfants qui se moquaient des bêtises des adultes, qui se moquaient de ce sérieux qui finit par être le cholestérol de l’imaginaire. Ces camarades de toujours passaient toujours par l’humour, par le rire, par la provocation, par l’insolence … Par l’éclat de rires qui est bien plus fort qu’un éclat d’obus. Il se trouve que c’était leur ADN. Moqueurs de génie, dessinateurs de Charlie Hebdo tombés le rire de résistance au poing, Vaché, Rigaut et Cravan ont jailli à nouveau en moi. Parce qu’ils se sont sans doute déployés fortement en moi depuis tant d’années, j’ai réécrit à leur écoute Par delà les marroniers … Quelques-uns et moi, nous sommes leurs arrières petits-enfants un peu bâtards quand même.

Inconnus en général du grand public, quel a été la réelle influence de ces trois dadas dans notre société ?

On dite que la Révolution Française, c’est Robespierre,  Danton, Saint-Just …  oui ils l’ont récupérée,  mais ce sont des tas de jeunes gens, comme  ces trois dadaïstes, qui ont  bousculé les choses, qui ont mis des idées nouvelles dans le vieux pot dans lequel pourrissait la société. Ces trois garçons, c’est leur vie qui a été leur œuvre plus que ce qu’ils ont écrit d’ailleurs. Ils ont été le ferment de beaucoup de choses.  Je pense que les dadaïstes, c’est la plus grande révolution littéraire de tous les temps.  André Breton n’aurait jamais été André Breton s’il n’avait pas rencontré Jacques Vaché. C’est tout le mouvement dadaïste qui a été repris par  Tzara, Breton, Aragon, Ionesco … Becket aussi est leur enfant ! Et tout l’art moderne avec Marcel Duchamp et  tout l’art d’aujourd’hui … Tous les musées d’art moderne dans le monde, c’est eux qui l’ont amené. On ne peut pas faire plus positif.

Vous préférez largement au terme anti-conformiste, l’idée d’audace joyeuse, est-ce une proposition de société, de vie ?

Est-ce-qu’on peut essayer en effet d’aller vers des étiquettes un peu moins usées que le terme anti-conformiste ? Ces trois dadaïstes, se sont plutôt des audaces joyeuses, des libérateurs,  des gens qui prennent le sérieux à contrepied,  qui prennent les certitudes en ligne de mire. Etre anti conformiste, c’est trop conformiste … Après, il il n’y a pas de modèle de société,  il y a simplement une oxygénation de la cervelle qui permet d’aller ailleurs, qui permet de rêver, qui permet de sauter sur d’autres planètes, qui permet d’avancer … et qui permet de se libérer surtout ! J’ai toujours été contre ce qui étouffe, ce qui fait mal. Les trois dadaïstes se sont des gens comme disait Aragon « qui ont creusé des galeries vers le ciel » : des gens à la fois insolents mais extrêmement plein d’humour qui cassent toutes les barrières mis par les règlements, la société, l’esprit de sérieux.  C’est un spectacle libérateur. A  ce spectacle, les gens rient beaucoup et en même temps, c’est très émouvant, ils se sont tous foutus en l’air quand même plutôt que de vivre dans une vie médiocre. Ce ne sont pas des suicides désespérés, ils refusaient la médiocrité … Ils voulaient rester libre !

Pour évoquer les sujets forts de ce spectacle, on est dans une mise en scène qui peut apparaître comme déconcertante ?

Il faut bien le dire, à ce spectacle, les gens rient beaucoup. Les trois dadaïstes se moquaient de tout, c’étaient des gens qui prenaient la fantaisie comme arme de bataille, donc, c’est vrai ils aimaient bien la légèreté.  Comme disait Nietsche, « Il ne faut pas aller trop profond parce qu’on risque de ne pas revenir ». C’est vrai, j’ai voulu me réapproprier cette joie de vivre, j’ai voulu les mettre dans  une espèce de revue, c’est-à-dire, les traiter dans la légèreté d’un music- hall où leurs rêves peuvent se réaliser avec une espèce à la fois d’insolence et de drôlerie.  C’est vrai que ce spectacle n’est pas du théâtre de boulevard mais on n’est pas non plus dans de l’humour loufoque, on est dans la fantaisie. C’est toujours très décalé et vous avez vu qu’avec l’émission « Palace » à la télévision, on faisait 8 millions de télespectateurs à chaque fois. La dernière fois que je suis venu à Odyssud avec « L’origine du monde », c’était aussi très décalé et ça a beaucoup plu.

Pensez-vous que nous soyons enfermés dans une pensée unique avec très peu d’échappatoires ?

Quand il y a une pensée unique, il faut la refuser, il faut en trouver d’autres … Il faut se bouger. C’est ce que font, je pense, pas mal de gens aujourd’hui  qui refusent le formatage.  Et puis, il ne faut pas exagérer, il y a des voix différentes, à gauche, à droite, au centre, il y a pas mal d’artistes qui aujourd’hui avancent.  Ce sont les artistes qui réinventent le monde. Il y a un rire de résistance que je défends depuis toujours … Je ne suis pas un donneur de leçon, j’essaye simplement de dire aux gens à travers mes spectacles : « La réalité n’est pas définitive … Ne vous sentez pas prisonnier d’un destin ». Il y a plein de choses qui peuvent devenir des étoiles et qui viennent d’ailleurs. Le grand mouvement, l’esprit dadaïste, c’est ça. C’est quelque chose, je tiens à le dire, de très populaire. Ce n’est pas réservé qu’aux happy few.

La question sera peut-être un peu trop classique à votre goût mais avez-vous des souvenirs d’Odyssud ? Aimez-vous Toulouse ?

J’ai toujours été content de venir à Odyssud. Quand je suis venu à Odyssud avec « Musée haut, Musée bas »,  je me souviens du grand succès qu’on a eu. Je me souviens aussi très bien quand je suis venu avec « Les Brèves de comptoirs », on a même rajouté des représentations. Les 18 et 19 octobre prochain, c’est toujours le même homme qui vient partager sa sensibilité. Quand à mes liens avec Toulouse, vous le savez, toute ma famille est originaire du Sud-Ouest, plutôt du côté Gascon. Mais j’aime beaucoup Toulouse, j’y viens souvent. J’aime beaucoup la ville elle-même,  les gens, la  gastronomie bien évidemment, j’aime beaucoup Ombre Blanche … J’ai  plus que de l’empathie pour Toulouse, j’ai  presque quelque chose qui est de l’ordre de l’affinité profonde … Je respire bien à Toulouse.

Pour finir avec un autre régional d’étape Michel Fau qui est originaire d’Agen et qui est bien connu des spectateurs Odyssud , votre trio d’acteurs de choix qui incarnent les trois dadaïstes, s’est-il  imposé comme une évidence ?

Oui, ils sont parfaits …  Michel Faut, c’est vraiment aujourd’hui quelqu’un qui casse les règles, c’est quelqu’un qui remue les choses, qui ne reste pas prisonnier, il adore son personnage d’Arthur Cravan qui est boxeur et poète, c’est une contradiction apparente comme si un boxeur ne pouvait pas être poète …  Michel Fau rêvait de jouer ce rôle. Le petit Maxime d’Aboville, le petit c’est affectueux car précisément c’est un grand acteur qui a obtenu le Molière du meilleur comédien l’année dernière,  a exactement l’insolence qu’avait Jacques Vaché et puis Hervé Lassïnce a  en lui cet espèce de grand dandysme un peu désespéré qui est exactement celui qui émane de Jacques Rigaut. Je suis très content des filles aussi : la cantatrice Aurore, vous entendrez ça voix, c’est formidable et les  deux filles qui font les girls, tout aussi formidables. C’est un groupe très homogène dans un décors, des costumes, une musique originale absolument sublimes.

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