Entretien avec Lorànt Deutsch

« C’est l’esprit des Faubourgs, c’est Paris ! » …
Des 14 au 17 décembre prochain, Odyssud propose 4 représentations d’Irma La Douce. Lorànt Deutsch incarne Nestor un titi parisien dans toute sa splendeur, tombé amoureux fou de sa « protégée », Irma, la délicieuse Marie-Julie Baup. Rongé par la jalousie de savoir sa douce en galante compagnie chaque nuit, Nestor va utiliser tous les stratagèmes pour qu’Irma ne soit plus qu’à lui et rien qu’à lui, peu importe le prix à payer … Nicole Croisille campe une patronne de cabaret truculente ... Plongée avec Lorànt Deutsch dans ce Pigalle des années 50 avec ses filles de joie et ses mauvais garçons.

Avant de parler de votre histoire d’amour sur scène avec « Irma », peut-on revenir en quelques mots sur vos atomes très crochus avec la région toulousaine, votre véritable Histoire d’Amour ?

J’ai rencontré Marie-Julie Baup en 2005 à Paris sur les planches en jouant la pièce Amadeus … Mais ma femme est originaire de Pin-Balma. Ca fait donc quelques années que je viens régulièrement sur Toulouse. J’ai beaucoup d’amis, beaucoup de famille,  surtout du côté de saint Simon et de Balma. Et c’est chaque fois, un plaisir d’y aller. Il y a des tables copieusement garnies qui nous y attendent. On est très bien reçu par la famille. Il y a un bon vivre. On vient souvent à l’occasion des fêtes de fin d’année.

Vous souvenez-vous de la toute première fois où vous êtes venus ensemble sur Toulouse

La première fois que nous sommes allés ensemble dans la région toulousaine,  c’était chez sa grand-mère qui avait une très belle propriété à Aufrery à Pin-Balma (aujourd’hui, c’est une clinique) ; c’était pour une fête autour de la mama, la grand-mère de Marie-Julie, plus d’une centaine de personnes était là pour ce Noël. C’était vraiment la grande fête patrimoniale et familiale telle que l’on peut l’imaginer autour du grand sachem.

Vous avez joué déjà à trois reprises à Odyssud, en incarnant un Mozart décalé, dans une pièce de Shakespeare « Songe d’une nuit d’été » et dans une pièce d’Oscar Wild « L’importance d’être constant », quels souvenirs précis gardez-vous de notre salle ?

Le premier avantage à Odyssud Blagnac comme à Toulouse, c’est qu’il fait souvent beau  … et surtout à Odyssud, il y a juste à côté, un terrain de foot. J’ai le souvenir de venir à chaque fois un peu plutôt faire des parties, vers 17 – 18 heures avant de rentrer sur scène ; je me souviens très bien, il y un grand parc et des terrains de jeu, j’essaye  de coupler foot et théâtre à chaque fois.

Il y a un autre avantage à Odyssud, on joue plusieurs soirs de suite, on a donc le temps de s’installer, de prendre nos repères, on est moins dans la fragilité d’un décor nouveau. A Blagnac, ce n’est pas une date unique prise à  la  volée. On peut vraiment se concentrer sur notre rapport avec le public, on n’est pas que dans le voyage. Ca sa fait du bien et je pense que ça se voit sur scène.

L’intrigue est accrocheuse (voir plus bas) mais que pensez-vous du genre théâtral retenu ? La comédie musicale n’est-elle pas un genre au charme délicieusement désuet mais cependant désuet ?

Irma la Douce n’est pas une comédie musicale, contrairement à ce qui est écrit, c’est du théâtre chanté. C’est un genre qui s’intercale entre la comédie musicale et le théâtre. On le confond souvent avec le théâtre de boulevard ; c’est un genre qu’on a peu perdu et qui dépasse le théâtre, c’est le théâtre de Vaudeville.  Le vaudeville, c’est du théâtre chanté à l’image des pièces de Molière où tout se termine en petites ritournelles, en petites musiques … Les passages chantés correspondent à 20 % de la pièce. C’était un genre très prisé au 19ème siècle mais petit à petit la musique a disparu pour devenir du théâtre de boulevard, alors il n’y plus que l’intrigue et son incarnation par des acteurs.

Le théâtre chanté, c’était donc quelque chose qui est dans la continuité du Vaudeville, et comme dans le Vaudeville, dans Irma la Douce, on a à peu près 15 à 20 % de la pièce qui est chanté. Dans la Comédie musicale, on est plus dans la performance du chant. Dans le théâtre chanté, le chant n’est qu’une prolongation du jeu. On joue ce qu’on pourrait très bien chanter et on chante ce qu’on pourrait très bien jouer. C’est pour ça que moi qui ne suis pas chanteur, je n’ai pas du tout eu peur de pousser la chansonnette. Je ne suis pas dans la performance, ce n’est la Star Académie, ce n’est pas The Voice. Au moment où on se met à chanter, ça fait avancer le récit, et puis on retombe sur nos pieds d’acteurs, de manière très douce.

Demander à un couple réel dans la vie de tous jours de venir sublimer sur scène une relation entre un proxénète et une fille de joie, pourquoi vous êtes-vous dévoués ?

Ca parle d’un Paris des années 50, souvent magnifié au cinéma par Michel Audiard, par les grandes figures du bitume parisien,  qu’ont pu être des Ventura, des Gabin, des Blier ... On est dans cette atmosphère des bas-fonds où les truands ont plus des figures de grands pères que de vrais voyous. C’est ce côté âge d’or de Paris, un peu fantasmé qui m’a plu. Des fleurs de pavé qui ont plus la tête d’Arletty, de Piafs … des gens charmants, charismatiques, savoureux qu’on n’hésiterait pas à inviter chez soi. C’est ce charme de quartiers éternels de Paris, des quartiers populaires comme Pigalle, Montmartre ou Barbès. C’est le Paris des Gabelous, des Marlous, des gavroches à casquettes, des apaches, c’est toute une Mémoire.

Alors raconter une Histoire, à travers des choses qui sont dénonçables au départ, dans cet univers-là : c’est enchanteur ! On parle de la prostitution mais finalement ce n’est qu’un prétexte à un conte de fée. Et la morale de l’Histoire, c’est que même dans les endroits les plus pauvres, les plus poussiéreux, les plus sordides de Paris, il y a encore des perles qui ne se dissolvent pas dans la boue. C’est vraiment un spectacle qui tourne autour de l’allégresse et du bonheur. Qu’on soit fleur de pavé ou fille de comtesse,  il y a moyen d’être heureux et de vivre avec légèreté dans Paris, avec insouciance. C’est l’esprit des faubourgs, c’est Paris.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette intrigue d’Alexandre Breffort devenue culte, porté au cinéma avec Shirley Mac Laine ? Quel est la force de la mise en scène de Nicolas Briançon ?

Ce théâtre chanté est construit de manière très étrange. Je ne veux pas déflorer l’intrigue.  Mais disons que ça part d’un fait divers : un proxénète va tomber amoureux de sa créature, de son outil de travail, de sa prostitué, et là, il y a un problème, il ne veut plus qu’elle ait de clients ; on est là dans quelque chose de caustique, d’assez drôle, qui va entrainer un fait divers puisqu’il va essayer de se débarrasser de ses clients potentiels … Très très vite, tout va sombrer dans quelque chose de beaucoup plus absurde, burlesque, complètement fou. On va aller du bagne à la jungle,  en passant par l’Amazonie … On va dans toutes les directions, on ne suit plus du tout l’intrigue et ça se termine à la crèche de Noël.

Nicolas Briançon a tout simplement su joué le jeu de la pièce. Elle est dans son jus. La restitution est très fidèle. On a vraiment une atmosphère. Il n’a cherché aucun artifice. Il n’y a pas des grands projecteurs, pas des grands flashs,  on n’est pas dans du Broadway, justement de la comédie musicale qui nous en mettrait plein la vue, au niveau des luminaires ou des décors. Il y a quelque chose de plus sobre mais cette sobriété va petit à petit,  disparaitre au profit d’une très grande inventivité,  de quelque chose d’assez inattendu mais sans être trop lourd au niveau machinerie. Il y a quelque chose de magique. Les plus beaux tours de magie, ce sont les plus simples. Et là, c’est vraiment le cas, avec simplicité on va vous emmener très très loin.

En ces périodes très difficiles, comment voyez-vous votre rôle de comédien dans la société ?

Notre métier d’acteur est de raconter des Histoires et d’essayer de ré-enchanter le quotidien. Aujourd’hui, dans ces périodes de crise, on a vraiment besoin de baume au cœur, de pansements pour essayer d’effacer toutes ces plaies qui s’accumulent. Notre rôle, ce n’est pas du tout d’être à une tribune pour réclamer des sanctions, pour juger,  notre rôle d’acteur, de comédien, de saltimbanque, c’est d’essayer de vous distraire, de vous divertir,  et de ré-allumer un peu la flamme.

Dans Irma la Douce, il n’y a aucun message, on ne va pas condamner la prostitution, on ne va pas la défendre. On va vous raconter une Histoire, partir d’une réalité pour très vite la quitter et rentrer dans le monde merveilleux du conte et de l’extraordinaire où tout peut arriver. On se plait à Paris, on y reste un moment puis on a va prendre de la hauteur, et on se retrouve ainsi à l’autre bout de la planète. Il y a du Monty Python dans Irma La Douce ;  il y a quelque chose de très féérique. C’est vraiment un conte de fée … C’est tout juste s’il n’y a pas des dragons.

Pouvez-vous nous dire en quelques mots le rôle de votre collègue de scène Nicole Croisille ? Croyez-vous aux rôles sur mesure ?

Nicole campe  une patrone de cabaret  truculente. Elle n’hésite pas à invectiver le public, elle n’hésite pas aller dans la salle. Et pourtant, elle a 80 ans Nicole, mais il ne faut pas le dire. Elle est verte, elle est hallucinante, elle vous tient en laisse,  c’est une maîtresse femme … et quand elle se met à chanter,  elle fait voler le décor, elle fait exploser la toiture d’Odyssud. Elle est impressionnante. Nicole Croisille, c’est un monument. Et ça se visite.

« Y a rien à se dire, y a qu’à s’aimer ! », en chantant cette belle rengaine des faubourgs composée par Marguerite Monnot sur des paroles d’Alexandre Breffort, à laquelle notre Toulousain Claude Nougaro redonna un coup de jeune jazzy, pensez-vous que les femmes et les hommes de notre époque ont trop tendance à cérébraliser l’Amour ?

Votre question me fait penser au film de Zorba le grec. Zorba est un peu la contradiction de celui qui l’a écrit, Níkos Kazantzákis  … et qui lui était un cérébral et essayait de comprendre pourquoi il était heureux.  Et Zorba lui répondit un jour d’arrêter et de venir danser le sirtaki. On a tendance à essayer de cérébraliser pour comprendre, de rationnaliser, d’étudier mécaniquement le bonheur, la joie. Et évidemment on passe à côté de quelque chose d’essentiel qui est de ressentir sans décrire, car le simple fait de décrire finalement c’est de devenir spectateur de sa propre joie sans la ressentir. C’est l’éternelle opposition entre l’objet et le sujet. En voulant théoriser, objectiver, on quitte l’affect.

Irma la Douce, il ne faut pas intellectualiser la pièce,  il ne faut pas intellectualiser le support, il faut simplement se laisser porter et ressentir, il faut savourer.  Il n’y a pas de messages codés, anti-prostitution, féministe …  il ne faut pas du tout creuser, vous trouverez rien. Il faut rester sur la surface des choses et vous verrez que c’est une belle glissade.

Avant de vous retrouver sur scène, donnez-nous une bonne et seule raison de courir venir vous voir sur les planches d’Odyssud ?

On en est déjà à 120 représentations* et on va quasiment finir  notre tournée à Blagnac … Ca sera un véritable feu d’artifice. On va lâcher tout ce qui nous reste sous la semelle à Odyssud. Alors n’hésitez pas à pousser les portes d’Odyssud parce que ce soir-là, il sera là le bonheur.  

*entretien du 26 juillet 2016

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