La Grenouille avait raison

"Une bête insensée prête à toutes les métamorphoses"
"La Grenouille avait raison" est le tout dernier spectacle de James Thierrée : une fantasmagorie onirique traversée par un courant de folie bohème … Révélations par son incroyable créateur : James Thierrée.

Vous dites « Je fais du théâtre pour ne pas avoir à expliquer ce qui remue à l’intérieur, plutôt pour rôder autour ». Dans La Grenouille avait raison, le spectateur rôde autour de quoi ?

Plus j’avance dans mon travail, plus je cherche à lâcher prise, et je sens que les spectateurs ont aussi ce besoin, un besoin de mystère, d’énigmes irrésolues. Le spectateur doit chercher lui-même le message secret du spectacle. Au cinéma, l’histoire, les personnages sont centraux ; au théâtre, on est dans le sensoriel. Le théâtre, c’est la matière qui est sous nos yeux, à quelques mètres ; cette espèce de tourbillon sensoriel est déjà pour moi un sujet de  réunion.

 

À travers vos spectacles, nous sommes dans la marmite de l’imaginaire, mais cet imaginaire n’est-il pas là pour nous conduire vers quelque chose de plus grave, de plus profond ?

Mes spectacles sont les distants cousins de mes origines de cirque, mais il m’est resté un fondamental : divertir. Le divertissement fait penser à des choses faciles d’accès, mais on peut aussi réfléchir à du divertissement en profondeur. La grenouille est un symbole rattaché aux contes de Grimm, la violence et l’innocence qui sont réunies dans ces contes me fascinent, c’est une sorte de préparation à l’âpreté de la vie.

Vous dites « Au début, j’avais des idées arrêtées sur ce que je faisais. Maintenant je suis vraiment dans un souterrain. » Comment faites-vous pour sortir de ce souterrain ?

Mes spectacles m’évitent de m’allonger sur  le divan du psychanaliste, ils me permettent de  transcender angoisses et désirs, peurs et souvenirs, projections sur l’avenir.  Ma première impulsion, c’est d’être sur scène, et de vivre  des choses belles, intenses, éreintantes, éprouvantes... [silence], traversante…

 

Et cela passe beaucoup par le corps… On peut dire que le corps est votre baguette magique, l’objet de toutes vos métamorphoses ?

Je n’ai pas réussi, même en inventant des créatures et des monstres, à trouver un monstre aussi merveilleux que le corps. C’est une bête insensée, prête à toutes les métamorphoses, à tous les apprentissages, à toutes les émotions ; c’est pour moi un puits sans fond. Le corps, c’est le coffre de tous les trésors, des trésors d’humour, d’émotion, de grâce…

 

La Grenouille avait raison, est-ce un retour aux sources de chaque spectateur, à l’image de ce mystérieux lavoir de votre enfance bourguignonne que l’on voit sur scène ?

J’ai grandi en grande partie dans le Morvan. Dans mon hameau, il y avait un lavoir qui était l’endroit des retrouvailles avec les copains, des jeux tordus, on chope des grenouilles, des têtards, on cherche des tritons, on s’amuse avec les araignées d’eau... Ces lavoirs sont des lieux magiques, parce que même abandonnés, ils gardent la mémoire des origines. C’est le catalyseur de tous les mystères.

 

Sur scène, plane au-dessus de vos têtes, à travers les rares images que l’on trouve sur ce spectacle, comme un kaléidoscope, une sorte de mobile de Calder. Que représente-t-il ?

Il y a bien une contradiction entre le lavoir, qui est clairement un objet réconfortant près duquel on peut se protéger, et ce kaléidoscope qui pèse au-dessus des têtes comme une énigme indéchiffrable. C’est un objet qui bouge énormément pendant le spectacle, qui a des combinaisons successives très mystérieuses. On est plus dans le domaine de la serrurerie à décoder.

 

Qui peut s’en prendre à l’humain à part l’humain ? Ce kaléidoscope, n’est-il pas finalement le symbole de la nature humaine ?

Évidemment, il y a ce sentiment que l’on ne maîtrise plus grand chose dans toutes ces inventions fantastiques de l’humanité. C’est un objet qui ressemble un peu à ce qu’aurait pu imaginer Jules Vernes, et qui est encore dans le domaine de l’exploration de notre monde. 100 ans plus tard, on se retrouve pour voir comment ces merveilleuses machines se sont transformées en monstruosité.

 

La Grenouille semble faire de chacun une sorte de veilleur d’abysse. Comment faites-vous personnellement pour vous sortir de ce statut ?

Je m’enferme dans un théâtre du matin au soir, 8 mois par an. Je me protège très bien. Je suis dans le temple rêvé. Le théâtre c’est une machine à voyager dans le temps et donc une bonne manière d’échapper au temps réel. Parfois pour moi, c’est plus de l’ordre du songe, effectivement, de retourner à la vie réelle.

 

Les mots suffisent-ils à tout dire ?

Il y a toujours un moment où dans la description d’un acte poétique le fait d’utiliser des mots poétiques « tuent dans l’œuf » l’acte poétique lui-même. Le spectateur qui a acheté son billet s’assoit dans son fauteuil et ne doit pas avoir trop de mots dans sa tête. En se détachant des mots, on descend plus bas, dans les triples puis dans les poumons, dans le cœur et peut-être dans les talons…

Pouvez-vous nous livrer quelques secrets sur la fabrication d’une telle fantasmagorie onirique ?

[Rires] D'abord, c’est aussi simple que d'être assis dans son divan et de laisser son âme divaguer. Ensuite, prendre quelques notes, essentielles, ne pas trop expliquer sur son carnet le pourquoi du comment de l’idée, noter juste une petite phrase, une idée. Enfin, Il faut s’accrocher à cette petite étincelle… C’est le plus dur ! C’est comme dans la guerre du feu, où tous les hommes de cro-magnons essaient de maintenir cette petite flamme dans un voyage insensé, nous essayons d’être les chevaliers de l’étincelle, de la protéger et de l’amener jusqu’au spectateur. C’est un vrai défi.

 

On dit que dans vos mises en scène, il n’y a pas d’affabulation sans ficelles et poulies. Est-ce une marque de fabrique, ce côté très grand spectacle ?

On est très loin du spectacle de Las Vegas avec des moyens illimités pour pouvoir se rapprocher d’effets spéciaux cinématographiques. C’est l’inverse, on est dans l’amour de l’artisanat, de quelque chose fabriqué par des gens. Les machines et les systèmes de nos décors sont des personnages à part entière. Ça me rappelle beaucoup le corps humain, en moins ingénieux ; il y a là comme un hommage à la mécanique humaine de manière détournée.

J’ai beaucoup d’affection pour les accessoires  et les décors des anciens spectacles que je stocke dans mon hangar du Morvan. Dans Au revoir Parapluie, il y avait 800 kilos de cordes qui tournoyaient en l’air. Quand je vois ces cordes amassées comme ça au sol, c’est comme des vieux personnages qui seraient en salle d’attente, une sorte d’attente intemporelle, à savoir si  un jour ils reprendront vie ou pas. Je n’ai pas de chien, je n’ai pas de chat, mais j’ai des accessoires [rires].

 

Vous souvenez vous de la toute première fois où vous avez eu l’étincelle pour La Grenouille avait raison ? D’où vous vient ce projet ?

Je crois que c’est une idée qui s’est transformée. Il y a fort longtemps, j’étais dans l’idée de travailler sur les dessous de scènes des vieux théâtres, c’est très beau. À cet endroit, on trouve des colonnes qui soutiennent le plateau. C’est un endroit très mystérieux et très chargé, nous sommes dans les fondations mêmes du théâtre… Au tout début de mon spectacle, j’emprunte un escalier qui se construit sous mes pieds et je descends jusqu’à la cave... [silence], la cave théâtrale.

 

À propos de votre père, vous dites « Ce j’ai hérité de mon père, c’est de l’acharnement dans le travail ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

Je crois que je me suis trompé. L’acharnement dans le travail, c’est plutôt ma mère. Mon père, c’est plus dans une certaine légèreté de l’approche des idées, et surtout toujours ce lien avec le public qui m’a le plus influencé ; j'essaie de ne jamais faire faux bond à cette règle-là, de ne pas trop chercher à être plus intelligent que ce que je fais, une manière de rester dans l’artisanat…

 

On parle souvent de vos performances corporelles extraordinaires. Que recherchez-vous à exprimer ?

J’ai une fille incroyable qui vient du cirque et qui est dans la prouesse physique, j’ai une danseuse… Moi, j’essaie surtout de pratiquer le langage corporel, de profiter de toutes ces années pour exprimer des choses plus terre à terre, plus intimes, plus reconnaissables par les gens. Aller jusqu’au bout de l’effort, d’une course proche de l’ivresse, c’est ce que j’aime transmettre au spectateur. Dans l’effort et le souffle, dans le fait de pousser son corps, il y a un message assez beau qui passe entre nous.

 

Parce qu’inconsciemment, on a besoin de garder un lien vivant avec cette légende du cinéma, on vous rappelle à chaque fois que vous êtes le petit-fils de Charlie Chaplin. Quel est son influence ?

Ce n’est pas quelque chose que je n’emmène avec moi. Oui, il y a une lignée, on en fait partie, on en est tous là. J’ai un grand-père qui a marqué énormément les gens, avec raison. Maintenant, on est dans le travail qui avance, on est dans une autre forme, d’une même branche, lui-même faisait partie de cette branche, son père était artiste de music-hall et sa mère chantait. Et voilà, ça continue, c’est très beau en soi.

Avec votre sœur Aurélia et vos parents, vous avez voyagé avec le Cirque Invisible à travers le monde. Dans La Grenouille avait raison, il est question d’une fratrie, y a-t-il quelque chose d’autobiographique ?

Au début, la fratrie était en effet une idée intéressante. Aujourd’hui, dans le spectacle, je ne suis pas sûr que ce soit le centre. J’essaie d’éviter ce qui pourrait apparaître clairement comme personnel, je trouve que les idées se fanent quand on met trop le doigt dessus, vraiment sur ce que l’on est, ce que l’on a vécu. C’est la métaphore qui est toujours intéressante. La répercussion au théâtre, ce n’est jamais le sujet directement, ou alors, il faut écrire sa biographie…

 

Odyssud, Toulouse et sa région vous inspirent quoi ?

À part vous dire que j’adore votre région… Sincèrement, je n’ai aucun lien, c’est pour ça que je suis ravi de venir la découvrir, il n’y a que du lien partout et je suis pris par tous ces liens, tous ces fils, cette toile d’araignée, tout ce qui m’entoure de manière très positive. Aller vers l’inconnu, je trouve que c’est extrêmement attachant.

 

Une ultime question pour mieux vous connaître : vous avez du génie, il vient d’où le moteur de cette créativité exceptionnelle ?

 Je suis mal à l’aise avec ce mot. C’est un mot invisible, au moment où on le prononce, il disparait. Merci pour cette conversation très agréable…

 

 

Interview réalisée par Alexandre Marciel.

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